Ituri, RDC — Au cœur de la forêt dense de l’Ituri, la brume matinale enveloppe la canopée, et le silence n’est rompu que par le bruissement des feuilles et le chant lointain des oiseaux. Jean Makuke (nom d’emprunt pour des raisons de sécurité) vit ici depuis plusieurs années, loin de sa famille, au rythme des patrouilles. Éco-garde à la Réserve de Faune à Okapis, il incarne ces agents de l’État congolais chargés de protéger l’un des patrimoines naturels les plus précieux du pays, au prix de risques permanents.
« Les risques sont fréquents, parce que nous vivons dans la forêt pour rechercher les infractions liées à la conservation », témoigne-t-il. Pour Jean, chaque patrouille est un acte de vigilance extrême. Les activités d’exploitation illégale — braconnage, exploitation forestière et minière — menées au cœur même de la réserve entravent régulièrement le travail des éco‑gardes. « Souvent, nous sommes bloqués sur le terrain à cause de ces exploitations illégales », explique-t-il.

Mais les menaces ne viennent pas uniquement de la forêt. « Nous sommes souvent menacés par des étrangers, surtout des Chinois qui exploitent dans un site du patrimoine mondial, mais aussi par des milices armées », confie Jean. Ces pressions transforment les éco‑gardes en acteurs de première ligne dans un conflit silencieux, où protection de la nature, intérêts économiques et insécurité chronique se mêlent.
La Réserve de Faune à Okapis est l’un des derniers refuges de l’okapi, espèce emblématique de la RDC et classée vulnérable. Ici, chaque intervention pour protéger la faune peut déclencher des ripostes directes ou indirectes. Les chiffres officiels restent fragmentaires : incidents documentés, pertes de matériel et rapports de patrouille qui ne reflètent souvent que la partie émergée de l’iceberg.
À Walese Karo, les éco‑gardes ont été pris à partie lors des tensions entourant la mort d’un chef coutumier. Accusés à tort, ils se sont retrouvés exposés à des représailles, alors même que les faits relevaient de dynamiques sociales et sécuritaires dépassant leur mission de conservation. « Nous ne protégeons pas seulement des animaux, dit Jean, mais un écosystème et l’avenir de notre pays. »

Le quotidien de Makuke est rythmé par les patrouilles, les rondes nocturnes et le suivi des zones sensibles. La peur, le stress constant et la surveillance invisible pèsent lourd. Dans certains villages proches de la réserve, les relations avec les communautés sont parfois tendues, notamment là où l’usage traditionnel des terres entre en conflit avec les règles de conservation, créant des zones grises où le harcèlement des éco‑gardes devient un outil de pression indirecte.
Les conséquences vont au-delà du simple fait divers. Chaque menace fragilise la réserve, compromet les programmes de conservation et érode la confiance des partenaires internationaux. La sécurité des éco‑gardes est un baromètre de la santé globale de la conservation en RDC. Une forêt sous pression devient vite un terrain où la biodiversité et la sécurité humaine se mêlent dans un équilibre précaire.
Pour Jean Makuke, chaque journée est une leçon de résilience. Derrière le simple uniforme d’éco‑garde se cache un engagement total, parfois au prix de sa propre sécurité. La forêt, silencieuse et dense, est à la fois son lieu de travail et son champ de bataille. À mesure que le soleil perce la canopée, les éco‑gardes reprennent la patrouille, conscients que chaque pas peut être décisif. Dans cette lutte où le courage et l’ingéniosité sont les seules armes, protéger les okapis devient bien plus qu’une mission : c’est un combat pour la vie, et pour l’intégrité même de la Réserve de Faune à Okapis.
Par Andy Kambale Matuku
Reportage réalisé avec le soutien d’Environmental Defenders, dans le cadre des Subventions pour le journalisme environnemental 2025.


